Parmi toutes les personnes présentes dans la bibliothèque, Léo fut le seul à sentir que quelque chose clochait.

Parmi toutes les personnes présentes dans la bibliothèque, Léo fut le seul à sentir que quelque chose clochait.

Il l’avait compris presque immédiatement.

Les adultes s’étaient rassemblés devant un immense portrait ancien et commentaient sa beauté, son âge et sa valeur. Léo, lui, ne disait rien.

Il observait.

La peinture représentait un homme au visage sévère, vêtu d’un costume noir. À ses côtés se tenait une femme blonde à l’expression calme, tandis qu’un petit chien reposait près de leurs pieds.

M. Hartman, propriétaire du manoir, ne cessait de rappeler que cette toile était l’un des objets les plus précieux de la demeure.

Elle avait plus d’un siècle.

Selon lui, personne ne l’avait jamais déplacée de cette bibliothèque.

— Impressionnant, n’est-ce pas ? demanda la mère de Léo en posant doucement sa main sur son épaule.

Léo ne répondit pas.

Quelque chose dans le tableau le dérangeait.

L’homme peint au centre de la toile avait un visage immobile, presque figé. Pourtant, ses yeux semblaient différents.

Quelques secondes auparavant, Léo aurait juré que le personnage regardait en direction du groupe d’adultes.

Maintenant, son regard paraissait fixé sur lui.

Léo recula instinctivement.

— Maman…

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Il désigna le tableau.

— Il y a quelqu’un.

Sa mère regarda la toile.

— Je ne vois personne d’autre.

Léo secoua la tête.

— Pas dessus. Derrière.

Elle lui adressa un sourire rassurant.

Pour elle, son fils se laissait simplement impressionner par cette vieille maison aux couloirs sombres et aux meubles anciens.

Son père s’approcha également du portrait et tapota le cadre du bout des doigts.

— Il n’y a rien, Léo. Juste un vieux mur derrière une vieille peinture.

Mais Léo savait ce qu’il avait entendu.

Lorsque les adultes parlaient, le bruit disparaissait.

Dès que leurs voix s’arrêtaient, il revenait.

Très faible.

Presque impossible à distinguer.

Quelque chose frottait derrière la toile.

Pas assez fort pour ressembler à des coups.

Plutôt comme si quelqu’un essayait de faire glisser lentement ses doigts contre le mur.

Les adultes recommencèrent à discuter.

L’un d’eux voulait connaître le nom du peintre. Un autre demanda combien pouvait valoir le portrait. Quelqu’un évoqua même le coût d’une assurance pour une œuvre aussi ancienne.

Léo n’écoutait plus.

Il s’avança vers le cadre.

Tout en bas, près d’un angle, il aperçut une marque minuscule gravée dans le bois.

Une sorte de « L ».

Son cœur accéléra.

Il avait déjà vu ce symbole.

Le matin même, en entrant par curiosité dans la bibliothèque, il avait remarqué une marque presque identique à l’intérieur de la porte.

Il n’y avait alors prêté aucune attention.

Maintenant, les deux marques lui semblaient liées.

Comme si quelqu’un avait essayé de laisser une piste.

— Léo, recule, ordonna son père. Tu vas abîmer le tableau.

Le garçon allait répondre lorsqu’un bruit sourd retentit derrière la toile.

Cette fois, il était impossible de le confondre avec un simple craquement du bois.

Léo sursauta.

— Vous avez entendu ça ?

Les conversations cessèrent immédiatement.

Tout le monde écouta.

Une seconde passa.

Puis deux.

Rien.

M. Hartman laissa échapper un rire nerveux.

— Cette maison existe depuis des générations. Elle fait toutes sortes de bruits.

Il s’avança vers le portrait.

Léo se plaça devant lui.

— Non !

— Léo, ça suffit, intervint son père.

Mais le garçon recula rapidement.

Près de la cheminée, il aperçut un morceau de bois provenant d’une vieille chaise cassée.

Il le saisit.

Avant que son père puisse l’arrêter, Léo frappa la toile.

Un craquement brutal déchira le silence.

Sa mère poussa un cri.

Une longue ouverture venait d’apparaître dans la peinture.

Tous s’attendaient à voir le mur derrière.

Mais il n’y avait aucun mur.

Seulement du noir.

Un espace vide se trouvait derrière le portrait.

Personne ne bougea.

M. Hartman, lui, perdit instantanément toute couleur.

— Qu’est-ce que tu as fait ? murmura-t-il.

Le père de Léo s’approcha et écarta prudemment la partie déchirée de la toile.

Une porte étroite apparut derrière.

Elle avait été si habilement intégrée aux panneaux de bois qu’elle était pratiquement invisible lorsque le tableau la recouvrait.

Puis ils remarquèrent le verrou.

Il se trouvait du côté de la bibliothèque.

Quelqu’un avait donc fermé cette porte de l’extérieur.

Et soudain, un son s’éleva derrière elle.

Une respiration.

Lente.

Difficile.

Cette fois, tout le monde l’entendit.

Le père de Léo saisit immédiatement la poignée.

Verrouillée.

Il tira une première fois.

Rien.

Il recula et frappa la porte de l’épaule.

Le panneau résista.

Il recommença.

Le bois trembla.

Au troisième choc, la fermeture céda.

La porte s’ouvrit.

Derrière elle se cachait une pièce minuscule, entièrement privée de fenêtres.

Un vieil homme était assis sur une chaise.

Ses mains étaient attachées et un tissu l’empêchait de parler. Il semblait extrêmement affaibli, mais il était conscient.

Lorsque la lumière de la bibliothèque pénétra dans la pièce, l’homme releva la tête.

Il ne regarda ni Léo, ni ses parents.

Ses yeux se posèrent directement sur M. Hartman.

Le propriétaire du manoir recula aussitôt.

— Non… souffla-t-il. Ce n’est pas possible.

Le père de Léo se précipita vers le vieil homme pour le libérer, tandis que quelqu’un appelait immédiatement la police.

La mère de Léo retira sa veste et la posa sur les épaules de l’inconnu.

Léo, lui, observait M. Hartman.

Pour la première fois depuis leur arrivée, l’homme ne ressemblait plus au maître sûr de lui de cette immense demeure.

Il semblait terrifié.

Il fallut plusieurs minutes au vieil homme avant de pouvoir parler.

Lorsqu’il y parvint enfin, il donna son nom.

— Edward Hartman.

Un lourd silence suivit.

L’homme que tout le monde appelait M. Hartman était son fils.

Peu à peu, la vérité apparut.

Edward était le véritable propriétaire du manoir.

En raison de frais médicaux importants, il avait décidé de vendre la propriété.

Son fils s’y était opposé.

Il refusait de voir disparaître la maison familiale.

Alors il avait choisi une solution radicale : enfermer son père dans l’ancienne pièce secrète, le faire passer pour disparu et tenter ensuite de prendre le contrôle de la propriété.

La mère de Léo regarda Edward avec stupeur.

— Mais pourquoi personne ne vous a entendu appeler ?

Le vieil homme tourna lentement la tête vers Léo.

— J’ai essayé.

Puis un faible sourire apparut sur son visage.

— Lui m’a entendu.

Lorsque la police arriva, le fils d’Edward fut emmené.

Avant de quitter la bibliothèque, Edward s’approcha du portrait endommagé.

Ses doigts parcoururent doucement le vieux cadre.

— Mon grand-père avait fait aménager ce passage, expliqua-t-il. À l’époque de la guerre, cette pièce servait de refuge. Avec les années, presque tout le monde avait oublié qu’elle existait.

Léo leva de nouveau les yeux vers la peinture.

Maintenant que la toile était déchirée, il pouvait observer certains détails de plus près.

Et l’un d’eux attira son attention.

Dans un coin du portrait se trouvait un petit garçon qu’il n’avait presque pas remarqué auparavant.

L’enfant tenait un morceau de bois à la main.

Et il le dirigeait précisément vers le mur derrière le portrait.

Léo fronça les sourcils.

— Ce garçon… Il indiquait la cachette ?

Edward observa la peinture.

Puis il hocha lentement la tête.

— Mon grand-père aimait laisser des indices. Il disait toujours qu’un secret ne disparaît jamais vraiment. Il attend simplement quelqu’un d’assez attentif pour le découvrir.

Léo sourit enfin.

Quelques minutes plus tard, tout le monde quitta la bibliothèque.

Léo fut le dernier à atteindre la porte.

Avant de sortir, il se retourna.

Son regard se posa une dernière fois sur le vieux portrait.

Et son sourire disparut.

Quelque chose avait changé.

Dans l’arrière-plan de la peinture, juste derrière la silhouette de l’homme en costume noir, Léo distinguait désormais une minuscule porte sombre.

Il était certain d’une chose.

Cette porte n’était pas là lorsqu’il avait regardé le tableau pour la première fois.

Léo fit un pas vers la toile.

Puis un bruit retentit derrière elle.

Un coup.

Il se figea.

Un deuxième.

Puis un troisième.

Léo fixa l’obscurité derrière le portrait.

Cette fois, il n’appela personne.

Il venait de comprendre quelque chose que les adultes ignoraient encore.

Ils avaient découvert le secret d’Edward.

Mais ce n’était pas le dernier secret de la maison.