TOUS AVAIENT VU SA FIANCÉE FRAPPER LE PARRAIN AFFAIBLI — MAIS SON INFIRMIÈRE AVAIT DÉJÀ DÉCOUVERT UN COMPLOT BIEN PLUS DANGEREUX
Nico cligna plusieurs fois des yeux, comme s’il essayait de remettre la pièce au point.

— On est quel jour ?
Adeline posa ce qu’elle tenait.
— Jeudi.
Il fronça les sourcils.
— Impossible.
— Pourtant, si. C’est jeudi.
Nico ferma les paupières et pressa ses doigts contre ses tempes.
— Delia… apporte-moi un verre d’eau.
Adeline cessa de bouger.
— Nico, regardez-moi. Je ne suis pas Delia. Je m’appelle Adeline.
Il leva les yeux vers elle.
Aucune réaction.
Comme si son prénom ne lui disait absolument rien.
Elle lui apporta de l’eau, mais son instinct professionnel avait déjà pris le dessus.
Elle vérifia son orientation, sa mémoire immédiate, sa capacité à suivre des instructions simples et plusieurs autres signes neurologiques.
Les résultats ne la rassurèrent pas.
Ce qui l’effrayait n’était pourtant pas la gravité apparente de son état.
C’était son incohérence.
Adeline avait passé suffisamment d’années auprès de patients traumatisés pour savoir qu’une récupération n’était jamais parfaitement linéaire.
Il existait de bonnes journées et de mauvaises.
Des complications pouvaient apparaître.
Mais chez Nico, les symptômes semblaient suivre un étrange cycle.
La confusion surgissait sans prévenir.
Puis venaient les tremblements.
Les nuits presque sans sommeil.
Les trous de mémoire.
Et quelques heures plus tard, une partie de ces symptômes disparaissait.
Ce n’était pas logique.
Adeline descendit au rez-de-chaussée.
Elle s’arrêta devant l’armoire sécurisée contenant les médicaments, entra son code et ouvrit la porte.
Le flacon de Nico était à sa place.
Elle le prit.
Tout semblait normal.
Nom : Nico Alfieri.
Dosage correct.
Médecin correct.
Pharmacie correcte.
Elle dévissa le bouchon et fit tomber deux comprimés dans sa main.
Son souffle se coupa.
Elle connaissait parfaitement le traitement de Nico.
Chaque jour, elle vérifiait et comptait ses médicaments.
Les comprimés habituels étaient allongés et d’un jaune très clair.
Ceux qu’elle observait maintenant étaient blancs.
Ronds.
Plus petits.
Adeline resta seule devant l’armoire ouverte.
Elle chercha immédiatement une explication rationnelle.
Une erreur de la pharmacie ?
Possible.
Un changement de fabricant ?
Également possible.
Mais alors, certaines informations auraient dû être différentes.
Et surtout, comment un flacon entier avait-il pu être remplacé à l’intérieur d’une armoire verrouillée ?
Elle ne prit aucun risque.
Dans la réserve d’urgence se trouvait un conditionnement encore scellé.

Adeline en préleva la dose correcte, remonta auprès de Nico et resta avec lui jusqu’à ce que les tremblements diminuent.
Ensuite, elle retourna au rez-de-chaussée.
Cette fois, elle ne toucha presque à rien.
Elle sortit son téléphone.
Une photo du flacon.
Une autre de l’étiquette.
Puis des comprimés.
De leur emplacement dans l’armoire.
Et même de l’horloge située dans le couloir afin de conserver une trace de l’heure.
Enfin, elle plaça deux comprimés suspects dans un sachet de prélèvement qu’elle scella soigneusement.
Adeline avait déjà appris ce qui pouvait arriver à quelqu’un qui disait la vérité sans pouvoir immédiatement la prouver.
Trois ans auparavant, dans l’hôpital où elle travaillait, elle avait remarqué des anomalies dans plusieurs dossiers.
Des observations médicales semblaient avoir été ajoutées après les examens.
Certaines ne correspondaient même pas à ce qu’elle avait personnellement constaté auprès des patients.
Elle avait signalé les faits par les voies officielles.
Une enquête avait été ouverte.
Elle avait duré presque un an.
Et au bout du compte, le médecin concerné avait continué à exercer.
Adeline, en revanche, avait hérité d’une réputation.
Quatre mots avaient été ajoutés à son dossier :
« Difficile à travailler avec. »
Cette simple phrase avait fait davantage de dégâts dans sa vie professionnelle que toutes les preuves qu’elle avait remises aux enquêteurs.
On lui avait retiré certaines gardes.
Des recommandations avaient disparu.
Puis elle avait perdu le poste stable qui aurait pu lui permettre de mettre suffisamment d’argent de côté pour l’intervention chirurgicale dont Wes avait besoin.
Elle avait retenu la leçon.
Cette fois, elle ne pointerait personne du doigt avant de disposer de preuves impossibles à ignorer.
Elle contacta Tessa Morgan.
Elles avaient étudié ensemble à l’école d’infirmières, mais Tessa travaillait désormais dans un laboratoire privé spécialisé en toxicologie.
Adeline lui fit parvenir les deux comprimés.
Quatre jours plus tard, son téléphone sonna.
Elle était assise dans sa voiture derrière la propriété des Alfieri.
— Addie, commença Tessa, ce que tu m’as envoyé n’est pas le médicament indiqué sur le flacon.
Adeline resserra les doigts autour du téléphone.
— Qu’est-ce que c’est ?
Tessa lui expliqua les résultats avec prudence.
Les comprimés contenaient une substance susceptible, lorsqu’elle était administrée de façon répétée, de provoquer plusieurs symptômes : désorientation, tremblements, troubles importants du sommeil et perturbations temporaires de la mémoire.
Adeline regarda la demeure dans son rétroviseur.
— Et chez quelqu’un qui se remet déjà d’une grave blessure à la colonne vertébrale ?
Tessa hésita.
— Les symptômes pourraient facilement être interprétés comme une aggravation neurologique.
Adeline sentit sa gorge se serrer.
Tout s’emboîtait.
— Donc on pourrait faire croire que son état se dégrade naturellement.

— Oui.
Une autre question lui vint.
Plus inquiétante.
— Est-ce que cela pourrait donner l’impression qu’il n’est plus capable de gérer ses propres affaires ?
Le silence de Tessa dura plusieurs secondes.
— Addie… qu’est-ce qui se passe dans cette maison ?
Adeline ne répondit pas.
Elle venait enfin de comprendre.
Si quelqu’un avait simplement voulu tuer Nico Alfieri, il existait probablement des moyens beaucoup plus directs.
Ce plan poursuivait un autre objectif.
Il fallait qu’il reste vivant.
Mais que plus personne ne puisse lui faire confiance.
La démonstration arriva la semaine suivante.
Six des principaux associés de Nico se réunirent dans la grande salle à manger pour leur réunion trimestrielle.
Adeline resta en retrait.
Pendant les quarante premières minutes, Nico fut celui qu’elle connaissait.
Précis.
Rapide.
Autoritaire.
Il se souvenait des chiffres et corrigeait même certaines erreurs dans les dossiers.
Puis quelque chose changea.
Il s’adressa à Salvatore en utilisant le prénom du frère décédé de celui-ci.
La conversation s’arrêta une fraction de seconde.
Nico se corrigea et poursuivit.
Quelques minutes plus tard, il interpréta complètement à l’envers une clause pourtant simple d’un contrat.
Puis, alors qu’il développait un argument, sa phrase s’interrompit.
Son regard resta fixé sur les hommes assis autour de la table.
Il cherchait ses mots.
Ou peut-être l’idée elle-même.
Quatre secondes.
Pas davantage.
Mais dans cette pièce, quatre secondes suffisaient.
Ruben Alfieri, son cousin, se pencha légèrement vers lui.
— Je peux continuer si tu veux.
Son ton ne contenait aucune moquerie.
Au contraire.
Il semblait attentionné.
Protecteur.
Presque fraternel.
Ruben reprit exactement là où Nico s’était arrêté et termina son raisonnement à sa place.
Puis il continua naturellement à diriger la réunion.
Personne ne déclara que Nico n’était plus capable de commander.
Personne n’avait besoin de le dire.
Adeline vit les regards circuler autour de la table.
Une seconde entre deux hommes.
Un froncement de sourcils.
Un autre associé qui évitait soudain de regarder Nico.
Debout dans le couloir, son plateau de médicaments contre elle, Adeline comprit enfin toute l’intelligence du piège.
La substance n’avait pas seulement été choisie pour perturber Nico.
Chaque crise survenant devant d’autres personnes produisait quelque chose de beaucoup plus précieux.
Des témoins.
Des hommes respectés qui pourraient un jour déclarer avoir personnellement observé son déclin.
Ce soir-là, Nico se trouvait dans la bibliothèque avec Bruno Saki, le plus ancien conseiller de son père.
— Ferme les portes, demanda-t-il.
Bruno obéit.

Nico resta silencieux un moment.
— Aujourd’hui, j’ai appelé Salvatore par le prénom de son frère.
Bruno ne répondit pas.
— Je connais cet homme depuis que j’ai douze ans.
— Tu es épuisé. Ces dernières semaines ont été difficiles.
Nico leva immédiatement les yeux.
— Ne me fais pas ça, Bruno.
Le vieil homme se tut.
La voix de Nico devint plus basse.
— On m’a dit que mes jambes ne fonctionneraient peut-être plus comme avant. Très bien. Si c’est ma réalité, je trouverai une manière de vivre avec.
Il marqua une pause.
— Mais je refuse qu’on m’explique que mon esprit disparaît et que je dois simplement l’accepter.
Cette fois, Bruno changea d’expression.
Nico se pencha légèrement vers lui.
— Quelque chose m’arrive. Je veux savoir pourquoi. Et surtout, je veux savoir qui en est responsable.
Adeline connaissait déjà une partie de la réponse.
Pourtant, elle ne parla pas.
Pas ce soir-là.
Ni le lendemain.
Pendant trois jours, la peur fut plus forte que son désir de révéler ce qu’elle savait.
Puis, en rentrant dans sa chambre, elle aperçut une enveloppe.
Aucun nom.
Aucun message à l’extérieur.
Elle l’ouvrit.
La première feuille était une copie d’une demande d’aide financière concernant Wes.
La deuxième concernait ses dettes médicales.
Puis vinrent les documents relatifs à ses opérations reportées ou annulées.

Quelqu’un avait fouillé suffisamment profondément dans sa vie pour trouver précisément ce qui pouvait lui faire le plus peur.
Sur la dernière page se trouvaient quatre mots écrits à la main :
« Certaines portes se ferment facilement. »
Adeline resta debout, le papier entre les doigts.
Elle relut la phrase.
Une fois.
Deux fois.
Puis encore.
Il n’était écrit nulle part :
« Tais-toi. »
Personne ne menaçait explicitement Wes.
Personne ne disait ce qui arriverait si elle parlait.
C’était précisément ce qui rendait le message si efficace.
Son imagination pouvait compléter le reste.
Le lendemain soir, alors qu’Adeline traversait seule l’espace près du garage, une voix l’arrêta.
— Adeline.
Elle se retourna.
Camille se tenait derrière elle.
Calme.
Parfaitement maîtresse d’elle-même.
— J’ai pris la liberté de me renseigner un peu sur toi, dit-elle.
Le cœur d’Adeline accéléra.
Camille fit quelques pas dans sa direction.
Puis elle sourit.
— « Difficile à travailler avec. »
Elle prononça lentement les mots.
— C’est impressionnant, tu ne trouves pas ? Quelques mots dans un dossier professionnel peuvent suivre quelqu’un pendant des années.
Adeline la fixa.
La peur était toujours là.
Mais quelque chose venait de changer.
Elle savait désormais que l’enveloppe n’était pas un hasard.
— C’était vous.
Le sourire de Camille s’effaça légèrement.
Adeline ne détourna pas les yeux.
— C’est vous qui avez laissé cette enveloppe dans ma chambre.